RetourSur le clocher faux-vrai clocher de Granvelle
par François Lassus, docteur en histoire, ingénieur à l'Université de Franche-Comté, septembre 1997.
Le Ministère de la Culture, relayé par la Direction régionale des Affaires culturelles de Franche-Comté, avec le soutien financier du département du Doubs et de la ville de Besançon, vient de placer un nouveau dôme sur le palais Granvelle bâtiment municipal classé parmi les monuments historiques. Au lieu de réfléchir sur les critiques exprimées contre cet appendice, les collectivités ou administrations locales ont préféré, pour défendre l'oeuvre de l'architecte des monuments historiques (M. Mortamet), argumenter sur le point légal de la plainte déposée (un particulier n'aurait pas son mot à dire) ou sur le fait que les autorisations ont été correction données, ce qui n'est pas de ma compétence technique (?!), mais aussi sur la validité de la forme donnée au dôme et de la présence de la croix qui le surmonte, bien que ce ne soit pas à les lire de la leur (compétence).
Les éléments critiques les plus évidents, de ma part, sont de deux ordres : historiques d'abord, par rapport aux arguments qui ont fait choisir le parti incriminé ; philosophiques ensuite, par rapport à la signification nouvelle que prend le bâtiment à la suite de son remaniement.
Critique historique de la « restitution »
Restitution ! C'est le terme employé par les promoteurs du projet. L'analyse attentive de la documentation montre qu'il ne s'agit pas de la restitution, en tout cas fidèle, de quelque-chose qui a existé, et pour cause : aucun document formel ne permet de dire avec précision ce qu'était le dôme qui couvrait avant la fin du XVIIIe siècle la cage de l'escalier monumental du palais Granvelle, et donc de valider la maquette réalisée il y a quelques années par le Musée historique qui occupait le palais.
Les gravures et plans anciens de Besançon (y compris le plan-relief de la collection des Invalides), après vérification critique des informations qu'ils donnent, ce qui n'a pas été fait par l'architecte des monuments historiques, font état d'un toit pyramidal aux formes indistinctes, puis d'un dôme couvert de fer blanc, surmonté d'un piédouche peu élevé, dont la silhouette tranche de toute façon avec les clochers voisins.
Le parti avoué de l'architecte, au vu d'un dôme à contre-courbes sur les documents les plus récents, a été de mettre en place un « clocher comtois », c'est son expression, tel que l'aurait fait un architecte des années 1780 sur la tour d'une église rurale.
L'architecte d'aujourd'hui aurait pu s'inspirer avec plus de pertinence des dômes qui couvrent les ailes de certains châteaux comtois, tels ceux de Roche (Arc-et-Senans, Doubs), de Filain (Haute-Saône) ou de Fertans (Doubs), dont la forme ne permet pas l'amalgame avec un clocher d'église comme c'est le cas au palais Granvelle.
Le dôme remplacé en 1997 avait disparu dès la fin du XVIIIe siècle depuis plus de deux cents ans !
et ne faisait plus partie du paysage symbolique de la ville : il est ignoré de tous les auteurs qui ont donné des descriptions historiques de la ville (Coindre dans Mon vieux Besançon, notamment) dès le XIXe siècle. Si la nécessité de placer un dôme à cet endroit était vraiment probante, il aurait été plus conforme aux lois de l'histoire de l'art, plutôt que d'imaginer ce qui a pu exister avant la Révolution, soit de « reconstituer » un dôme qui s'intègre aux bâtiments qu'il domine (ceux construits par le chancelier Nicolas de Granvelle dans les années 1535), soit de s'inscrire dans la vie pluri-séculaire de l'édifice et de la ville en créant une uvre contemporaine, en témoignant du savoir-faire des architectes de 1997 dans un quartier où tous les siècles sont architecturalement représentés.
Critique « philosophique »
En adoptant par mimétisme régionaliste le modèle clocher comtois, type né au XVIIIe siècle, pour couvrir l'escalier du palais Granvelle, l'architecte des monuments historiques était entraîné à y placer une croix en guise de paratonnerre : c'est un glissement sémantique qui semble tenir plus de l'irréflexion que d'une démarche d'historien de l'art, dénotant une conception totalement erronée du bâtiment, lourde de conséquences quant à la lecture du monument désormais proposée au public.
Les défenseurs de la croix, qui ne s'étaient pas posé de question avant qu'il y ait eu protestation, ne s'en posent pas davantage depuis et ne considèrent paradoxalement dans leur défense que l'application stricte des lois de 1905 et 1913, qui admettent la présence d'un signe de culte sur un bâtiment public dont la fonction est celle de la mémoire, c'est-à-dire expressément un musée. Il y a détournement flagrant de l'esprit de ces textes. Un tel argument ne peut être valable que pour des bâtiments dont l'objet fut effectivement cultuel, et ne saurait de plus avoir effet rétroactif : ce n'est pas la fonction actuelle de musée qui pourrait justifier la présence du signe de culte, mais une fonction cultuelle antérieure ; le palais Granvelle ne répond pas à ce critère. Cet argument, surtout, faisant fi de la réalité historique et de l'âme de la ville, semble n'avoir pour objet que la défense obstinée de l'infaillibilité édilique.
La présence d'une croix au-dessus de la couverture de l'escalier du palais vient en effet fausser la réalité en proposant une interprétation erronée du lieu. Il y a tromperie vis-à-vis du public bisontins et touristes sur la fonction qui a toujours été celle de ce bâtiment : demeure somptueuse puis monument de prestige municipal, mais jamais lieu de culte. Les historiens bisontins de cette vieille ville qui fut si peu espagnole savent trop le poids des mots et des images pour ne pas réagir devant le contre-sens que constitue ce clocher.
La position centrale du nouveau dôme de Granvelle dans Besançon visible depuis les principaux lieux publics de la ville : place Saint-Pierre, promenade Granvelle, abords de la place Jean-Cornet, sans parler des collines environnantes donne au problème posé par sa présence une importance qui dépasse de très loin la lecture du monument lui-même. C'est la ville de Besançon qui se trouve couronnée en 1997 d'un élément architectural nouveau, qui ne correspond ni à l'essence du bâtiment qu'il couvre, ni à la période à laquelle il est construit, ni à l'esprit des lois de la République. La présence de ce dôme dans le paysage de Besançon n'aurait un sens que si les clochers qui existaient en même temps que lui les Carmes, Saint-Vincent, les Jacobins, Saint-Jean-Baptiste la plupart couverts de dômes à lanternon avant la Révolution et disparus depuis venaient relativiser le poids que lui donne aujourd'hui son isolement au-dessus des toits.
Un tel clocher constitue de plus une injure pour les catholiques bisontins qui attendent depuis plus d'une décennie la remise en place de la croix du clocher de Saint-Maurice, tombée un soir d'orage. Le transfert du signifiant de l'église au palais est apparu nettement dans le discours tenu par de nombreux bisontins, qui ont cru à la restauration de Saint-Maurice avant de constater que c'est le palais Granvelle qui était concerné.
En conclusion
Autant que la reconstruction d'un dôme au-dessus de la cage d'escalier du palais Granvelle puisse avoir une justification et elle ne pourrait être qu'esthétique c'est-à-dire toujours discutable, le clocher comtois qui a été placé pour en tenir lieu n'a que peu de rapport avec ce que la documentation permet de savoir de son prédécesseur, deux cents ans après sa démolition.
Surtout, le parti adopté, dont le modèle provient d'un type de bâtiment sans rapport avec celui dont il s'agit, modifie de ce fait la vision que le public doit se faire la nature du palais Granvelle : quelque soit la légalité de l'opération, c'est un travail de faussaire que défendent les élus.
ARCHIVES
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La maison natale de Charles Fourier
A droite de l'entrée de la ruelle Baron (élargie à partir de 1836 et devenue rue Moncey en 1840), cette lithographie du début du XIXe siècle (sans doute de peu postérieure à 1837) représente la maison natale du philosophe bisontin. Elle a été réaménagée par Gaston Coindre, qui modifie quelques détails (grilles aux fenêtres, enseigne de la pharmacie) et limite son dessin aux deux-tiers droits de la gravure.
La lithographie est née du culte de la personnalité mis en place par les disciples de Charles Fourier, qui devaient immortaliser le lieu de naissance du maître. La plaque qui figure au-dessus de l'entrée boutiquière porte l'inscription "Fourrier, marchand drapier", qui a disparu avec la mort du père de Charles Fourier en 1781, ou peu après ; l'auteur a donc voulu représenter la maison dans les années 1772 et non, comme Coindre, au moment de sa disparition en 1841.
On cherchera en vain, dans cette vue perspective prise depuis l'hôtel de Terrier-Santans, un quelconque appendice au-dessus du palais Granvelle, dont le toit est d'ailleurs à peine visible entre le bâtiment qui y est accolé dans la rue de la Préfecture (construit dans les années 1930) et la Citadelle.